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(Note : le texte de ce chapitre, donné ici à titre d'extrait, est protégé par les lois régissant la propriété intellectuelle. Tous droits réservés)

Ficus mélodie

- Chapitre 25 -

Les cartons chargés dans le fourgon, Simon prit rapidement congé de Marty avant de s'installer au volant de son Roader. Un rapide coup d'œil au rétroviseur lui confirma ce qu'il savait déjà : engoncé dans son blouson de cuir râpé, le col du pull-over remonté jusqu'aux oreilles et les joues mal rasées, il avait l'air d'un vieil ours mal en point. Il consulta sa montre-bracelet une nouvelle fois, par réflexe, et pesta contre le ciel : le cadran affichant la mise à zéro clignotante avait le don de lui taper sur les nerfs. Ce qui se passait en ce moment n'était vraiment pas drôle. Simon était un homme ordonné et précis, qui détestait perdre ses repères. Il rageait d'avoir oublié de demander l'heure à Marty, mais Marty était déjà sur l'autre quai, occupé au chargement du fourgon de Blair. Au jugé, Simon estima qu'il devait être moins de sept heures du matin. Il avait reçu son ordre de mission au crépuscule, sur son filaire. Chez lui, le radio-réveil ne clignotait même plus : il était carrément hors-service. Quelle heure pouvait-il bien être lorsqu'on l'avait appelé à son domicile ? Il n'en savait rien. Vaincue par le sommeil, Anna avait fini par s'endormir profondément. Il avait fait si peu de bruit en se préparant qu'elle n'avait même pas eu conscience de son départ. Les premières lueurs qui perçaient derrière les volets lui avaient fait comprendre que l'aube s'annonçait enfin. L'inquiétant ciel sanguinolent de la nuit avait semblait-il disparu, cédant la place à une pénombre violette à laquelle était suspendue une magnifique aurore aux tons pastel où dominaient le vert acide et le jaune cendré. Le soleil était encore bas quand il avait dévalé les dix étages de son immeuble plongé dans l'ombre et le silence. Il valait mieux, en effet, ne pas prendre l'ascenseur. Les maigres informations qu'il était parvenu à capter à la radio signalaient un risque probable de récidive du phénomène attribué à une rafale de vent solaire d'une ampleur encore jamais atteinte.
"… même en 1989 à Montréal, avait conclu le journaliste au milieu des grésillements intempestifs qui rendaient sa voix presque inaudible. La surcharge qui a atteint certaines portions du réseau a, cette fois, dépassé les trois mille ampères. Pas étonnant que tout ait disjoncté."
Simon hésita encore avant de faire démarrer le fourgon. Il tenta, sans grande illusion, de joindre Anna avec son portable, se rappelant de justesse qu'il lui fallait tenir l'appareil le plus loin possible de son cœur. Mais le bip lancinant indiquait une coupure de réseau. Anna tenait toujours à être informée de la moindre de ses destinations. Depuis la mort des jumeaux, elle était restée dépressive et anxieuse. Elle n'aimait pas le savoir sur les routes et s'inquiétait pour un rien. Aussi, à chacun de ses déplacements, il l'appelait, de manière régulière, simplement pour la rassurer.
— J'arrive ! Je dépose le fourgon et je suis à la maison dans une heure, chérie !
Le médecin avait dit qu'il fallait laisser passer le temps. Qu'il fallait qu'Anna fasse son deuil… Mais cela faisait déjà deux ans que Ted et Sarah étaient morts, à leur naissance, et Anna ne s'en était toujours pas remise. Simon se répétait souvent que le mieux, pour eux-deux, aurait été de quitter cet endroit. Ils ne partiraient pas bien loin. Pourquoi pas dans le Yukon, par exemple ? Il y avait du travail là-bas. Mais Anna s'y refusait. Elle voulait rester près des jumeaux qu'elle prétendait voir dans le ciel, au moment des aurores. Et l'idée de quitter ce coin de l'Alaska la traumatisait plus que tout au monde. Anna était tellement superstitieuse qu'elle avait fini par l'influencer. Par moment, il interprétait les choses, lui aussi. Comme si le fait de vivre à ses côtés lui faisait percevoir le monde différemment. En outre, la tristesse de la jeune femme, palpable, créait en lui des sortes de manies quasi obsessionnelles. C'est ainsi qu'il tenta encore de la joindre, depuis son portable, sans plus de succès que la fois précédente. Combien de temps ce cirque allait-il encore durer, bon Dieu ? Simon ne pouvait s'empêcher de se faire du mauvais sang. Qu'allait penser Anna, lorsqu'elle se réveillerait et qu'elle se rendrait compte qu'il avait emporté ses clés de voiture ? Sa mission allait lui prendre la journée entière. Il ne pouvait, au mieux, compter être de retour à Anchorage avant la tombée de la nuit.
Il évalua mentalement la durée de son périple. Anchorage - Fairbanks, soit plus de cinq cents kilomètres… Les formalités dans chacune des bases et les délais de déchargement allaient, au bas mot, lui coûter à chaque fois une heure précieuse. Ces livraisons étaient extrêmement urgentes, l'avait averti Marty. Pas question de retourner dans la banlieue opposée pour prévenir Anna. On ne plaisantait pas avec un client comme l'USAF(1). Simon savait, comme tout le monde, que le pays était en état d'alerte générale. Perturbation des liaisons satellites et des radars, trois chasseurs de la base d'Elmendorf probablement perdus en mer, Air Force One(1) disparu des écrans de contrôle pendant d'interminables minutes, les forces de sécurité sur les dents…
Ce dernier incident avait fait sourire Simon. Décidément!… Ce n'était pas la première fois que l'avion présidentiel disparaissait ainsi, au nez et à la barbe des contrôleurs aériens et de la sécurité. Reagan dans les années quatre-vingts, Bush lors des attentats de New-York, et maintenant Kinsley Junior, tandis qu'il survolait avec ses conseillers les installations pétrolifères qui avaient fait de l'Alaska le nouveau Texas. Mais cette fois, les forces de sécurité avaient vraiment failli péter les plombs, car la trace des trois chasseurs de l'Escadron du vingt-quatrième Stratégic Reconnaissance avait été perdue en même temps que l'avion présidentiel. Rien d'étonnant à ce que la circulation de l'aviation civile et militaire, y compris celle des petits avions des bush-pilots(2), ait été suspendue pour quarante-huit heures dans l'espace aérien du grand nord américain et que l'on réveille de pauvres types comme lui, à l'aube, pour ravitailler en composants électroniques les bases de l'Alaskan Air Command dispersées aux quatre coins du territoire.
Cela ferait déjà bientôt vingt ans que Simon travaillait dans cette boîte. Seize à Seatle et quatre dans ce satané bled, et c'était bien la première fois qu'on le chargeait d'une telle mission. Cependant, même si cela l'avait fait râler de devoir se lever si tôt et de partir sans même avoir pu se raser, il était ravi de l'aubaine. Etre livreur dans une boîte comme Electro Center Inc. n'avait rien de bien exaltant, si ce n'étaient les contacts qu'il avait noués dans les centres qui dépendaient de son secteur. En revanche, pouvoir pénétrer dans les bases secrètes de l'USAF, muni de toutes les autorisations nécessaires, ne manquait pas de piquant. Il avait là, il le savait, une occasion unique qui risquait de ne pas se représenter de si tôt. Enfin une mission aux parfums de secret d'état qui sortait de l'ordinaire… S'il avait pu annoncer ça à Anna, avant de partir ! Lui qui, tout gamin, rêvait de devenir pilote de chasse, allait pouvoir enfin observer de près les fameux Fairchild dont étaient équipées les bases de l'USAF. Treillis, barbelés, chasseurs et fureteurs trottaient déjà dans la tête de notre homme hanté par les images de "Mission impossible" et de "Metal Gear Solid", son jeu vidéo préféré. Brûlant de partir, il composa une nouvelle fois le numéro de la maison. Bip ! Bip ! "Coupure de réseau" affichait imperturbablement son portable.
Tandis que le moteur du Roader se mettait à ronronner, Simon constata que l'horloge du tableau de bord était, elle aussi, déréglée. Combien de temps allait encore durer ce bordel ?
— La vache ! Ça a rudement secoué, bougonna le chauffeur partagé entre la contrariété et l'excitation que faisait naître la perspective d'une journée qui promettait d'être peu ordinaire. C'était la première fois que les choses allaient aussi loin, depuis qu'il était arrivé dans cette fichue région d'Alaska.
Simon scruta le soleil encore bas dans le ciel. Curieux de se dire que cette grosse boule flageolante, tassée dans la brume matinale, était à n'en point douter l'unique responsable de tous ces désordres. Tout avait commencé par l'énorme clash électrique qui avait plongé la ville dans une obscurité presque parfaite, en plein milieu de la nuit. Il regardait tranquillement la télévision avec Anna et puis, tout à coup, bang ! Un coup de gros pétard mouillé et tout s'était éteint. Lui et sa femme avaient mis du temps à comprendre que cette panne-là ne serait pas comme les autres. Pensant tout d'abord à une banale coupure de courant, ils s'étaient empressés d'aller regarder à leur fenêtre. Du dixième étage de la résidence, ils avaient une vue imprenable sur Anchorage. La ville qui, quelques instants auparavant, scintillait encore des milliers de petites étoiles provenant des fenêtres et des lampadaires, s'était brusquement figée dans le noir. Seules, telles de petites fourmis hésitantes, de rares voitures circulant sur le quadrillage des grandes artères tentaient encore de percer cette pénombre inhabituelle. Pénombre car, en cette période de l'année, le soleil ne disparaissait jamais entièrement derrière l'horizon. Il en restait toujours un petit morceau, infime, qui continuait à dispenser sa faible lueur.
Peu après le clash, les sirènes hurlantes avaient déchiré la nuit qui, pour certains, allait devenir une nuit de cauchemar. Les centres de secours avaient été rapidement débordés par les appels de détresse et la belle pagaille qui avait suivi. Drôle de nuit, repensa Simon. Irréelle. Fantastique…
Fantastique parce que bientôt, leurs yeux s'habituant à cette obscurité naturelle, lui et Anna avaient assisté à un étrange phénomène. Côté terre, était apparue une luminescence rosée tremblotant comme une énorme quantité de gelée translucide tartinée au bord de l'horizon. Une sorte de plasma d'où s'échappaient, par intermittence, des bulles de matière élastique qui s'élevaient dans le ciel avant d'y éclater, tels de gros bubble gum.
— C'est quoi ? avait murmuré Anna, serrée contre lui, toute frêle dans sa chemise de nuit blanche sur laquelle s'étaient répandus ses longs cheveux noirs et raides. C'est quoi, Simon, ça ? avait-elle répété d'une voix craintive.
— Quoi ? Parbleu, il n'en savait fichtrement rien ! Sûrement pas une aurore, pardi !
Les aurores, lui et Anna savaient parfaitement les reconnaître. Fluides, aériennes, en volutes ou en drapés, les rideaux de lumière colorée de faible intensité, qui enchantaient les nuits de cette région plus de deux cents jours par an, n'avaient rien à voir avec ce magma d'aspect répugnant.
Pour ce qui concernait les aurores, d'ailleurs, jamais Simon n'aurait osé contrarier Anna. Sa grand-mère maternelle, une indienne au visage ratatiné comme une vieille pomme de terre, était originaire de Greenland. Et pour les Inuit de Greenland, les aurores avaient une signification toute spirituelle et poétique : elles étaient les âmes des enfants morts qui dansaient dans le ciel en de longues farandoles.
Les yeux rivés sur l'étrange masse rougeoyante qui rampait vers la ville en une abjecte respiration, il avait répondu, hésitant et vaguement inquiet.
— Non Anna. Ça, c'est pas une aurore.
L'esprit embrumé, il avait vainement essayé de rassembler ses maigres connaissances, mais dans sa tête régnait alors la pagaille la plus complète. Il lui vint même, en raison de l'aspect magmatique de cette chose qui progressait là-bas, du fond de l'horizon, une idée assez ahurissante. Dernièrement, à la télévision, il avait vu des images impressionnantes sur l'activité solaire, transmises par satellites. Et ce qu'il observait depuis au moins une heure, les yeux exorbités, lui faisait justement penser à une grosse boule de matière bourrée de champ magnétique que le soleil aurait crachée dans l'espace à destination de la Terre. Une boule d'énergie si puissante, qu'elle serait parvenue à traverser le bouclier protecteur de la magnétosphère.
Ils avaient contemplé l'extraordinaire spectacle jusqu'au milieu de la nuit. Immobile à ses côtés, Anna avait fini par fermer les yeux mais elle ne dormait pas encore. Elle semblait ailleurs.
"Elle prie pour Ted et Sarah", avait soupiré Simon qui avait invité sa femme à se coucher. Abruti de fatigue, il avait lui-même dormi mais d'un sommeil sans rêve, jusqu'à ce coup de téléphone intempestif lui enjoignant de se rendre à l'usine dans les plus brefs délais.
— Mission urgente et confidentielle, lui avait rappelé sèchement Azerov, le contre-maître. Juste avant de quitter l'appartement, Simon n'avait pu s'empêcher de jeter un rapide coup d'œil à la fenêtre. La gelée rose avait disparu. Mais il était convaincu que lui et Anna n'avaient pas été victimes d'un phénomène hallucinatoire… Au cœur de l'usine régnait une agitation inhabituelle. Les ateliers tournaient à plein régime, dans le bourdonnement lancinant des groupes de secours mis en service dès le début de la nuit.
"Mission urgente et confidentielle" se répétait Simon, tandis qu'il s'engageait sur la bretelle d'autoroute conduisant à la banlieue-ouest de la métropole. Mieux valait ne pas perdre de temps, s'il voulait être de retour pour la fin de la journée. Il trouverait bien une cabine en état de fonctionnement sur une aire d'autoroute. De toute façon, Anna dormait sans doute encore. Depuis quelque temps, c'était ainsi. Elle passait des nuits agitées, s'endormait sur le petit matin, éprouvait ensuite les pires difficultés à se lever.
Anchorage - Fairbanks… La route du Nord, la traversée du Parc Denali. Mais auparavant, il lui fallait livrer sa première base, située aux portes de sa ville : Elmendorf.
Il regarda avec soulagement l'indicateur de sa jauge à essence. Heureusement qu'il avait fait le plein la veille ! Avec cette maudite coupure de courant, certaines pompes risquaient d'être encore en panne.
En raison de l'heure matinale, il traversa Anchorage sans encombre et parvint à Elmendorf en moins de vingt minutes. Il savait peu de choses de cette base, sinon qu'elle était le QG de l'Alaskan Air Command. Sur des kilomètres, la route longeait une succession de barrières grillagées, des miradors, des panneaux d'interdiction… Au loin, des bâtisses grises et des entrepôts. Des avions cloués au sol. Au poste de contrôle, la vérification des laissez-passer ne prit que quelques minutes. Deux jeunes recrues sautèrent d'une jeep surgie dans un grand crissement de pneus, l'une entreprit de vérifier son chargement tandis que l'autre montait à ses côtés pour le piloter dans la base, jusqu'au quai de déchargement. Simon prit le parti de rouler à faible allure sur la route fraîchement goudronnée qui traversait le camp. Tout comme à l'usine, il régnait ici une grande agitation. Des rampants s'affairaient sur le tarmac, au milieu des jeeps bondissantes, tandis que les ordres fusaient de tous les côtés. Simon essaya bien d'entamer la conversation avec son guide, histoire d'en savoir un peu plus sur les raisons de cet état d'urgence, mais il n'en tira rien qu'il ne sût déjà. Si Alaska signifie "continent" en inuit, il est, pour les Américains, "the Last Frontier"(1), une zone de surveillance hautement stratégique en raison de la maigre distance qui sépare, au niveau du détroit de Béring, l'Amérique de l'Asie.
Autrefois, on craignait l'invasion de l'ennemi soviétique. A présent, c'étaient les Coréens, les Chinois et les terroristes musulmans. Avec ses trois bases principales, deux secondaires et quatre escadrons volants, l'Alaskan Air Command était certes le plus petit des grands commandements de l'USAF, mais il était considéré comme l'un des plus dynamiques, étant toujours prêt à intercepter les intrus de quelque nature qu'ils soient. Et à voir l'extrême tension qui régnait dans la base, il ne faisait aucun doute que l'armée se trouvât, cette fois, face à un ennemi hors du commun.
Au moment de lui délivrer les bons de sortie du matériel, Marty avait lâché le peu d'informations dont il disposait.
— Ouais, ce sont les orages magnétiques. Paraît que ça souffle trop fort depuis hier. Ça déglingue tout ! Les magasins généraux de l'armée sont en rupture de pièces courantes, et par-dessus le marché, ils n'ont pas ce type de composants. Pour nous, c'est une bonne affaire en tout cas!
Bien que travaillant pour l'ECI depuis de longues années, Simon n'avait pas de bien grosses notions en électronique. En revanche, il savait que le vent solaire qui souffle épisodiquement sur la région peut occasionner de gros dégâts. En fait, il s'était intéressé de plus près à la question lorsqu'il avait tenté d'expliquer à Anna que les aurores avaient aussi une explication naturelle. Qu'elles soient roses ou bleues, comme la layette des enfants qu'ils avaient perdus… Patiemment, il avait tout repris depuis le début. Le soleil avec ses taches sombres. La bulle qui s'arrache, portée par le souffle de l'explosion, et qui projette dans l'espace des quantités incroyables de lumière et de particules énergétiques, équivalentes, en puissance, à plusieurs milliers de bombes thermonucléaires. Et les aurores ?… Attends Anna, nous y voici… La tempête solaire frappe de plein fouet la magnétosphère terrestre, une énorme bulle qui joue le rôle de bouclier. Résistante et élastique, celle-ci nous protège de la tempête solaire. Mais les pôles, ouverts sur l'espace, laissent pénétrer des particules énergétiques. Les électrons et les protons qui entrent en contact avec l'oxygène et l'azote des hautes couches de l'atmosphère émettent alors des rayonnements lumineux qui colorent le ciel. C'est ça les aurores, Anna. Boréales au nord, australes au sud car, piégées par le champ magnétique terrestre, elles se dirigent vers les pôles…
Echarpes de lumières visibles dans la nuit, voilant le ciel de longs drapés jaunes et verts, parfois bleus ou violets, plus rarement rouges, les aurores sont, pour les hommes et depuis l'éternité, un émerveillement.
Vu d'avion, ce spectacle est infiniment moins drôle… En pénétrant dans l'atmosphère, les mêmes protons y déclenchent des réactions nucléaires. Les neutrons qui en résultent dérèglent les instruments de vol ainsi que les calculateurs… Et même lorsque les systèmes électroniques sont soutenus par des détecteurs et des correcteurs d'erreurs, leur système de positionnement GPS peut comporter des dysfonctionnements, en raison des liaisons satellites et des radars, eux-mêmes perturbés. Et cette fois, à en juger, par les commandes effectuées par l'AAC(1), il semblait que les dommages causés par cette explosion solaire aient été de taille.
— Ça doit flipper dur dans les bases, avait ironisé Marty en lui tendant son carnet de bord bourré d'une liasse de bordereaux officiels. Tu imagines ! Tous les centres de détection en carafe…
C'est ainsi que Simon avait compris que la plupart des pièces qu'il transportait étaient destinées aux radars de détection électroniques ultra-sophistiqués. Elmendorf était affectée au quadrillage de l'espace aérien. La base collectait les informations fournies par les aéroports civils et les centres de détection répartis aux quatre coins du territoire, que ce soit à Cold Bay, Cap Lisburne, Indian Mountain ou Fort Yukon. Cette couverture radar était renforcée par les informations transmises directement par des Boeing déployés fréquemment par le Tactical Air Command. Ce furent bien là les seules indications que Simon parvint à arracher à son guide qui consentit néanmoins à lui fournir l'heure exacte. Simon s'empressa aussitôt de reprogrammer sa montre et l'horloge de son tableau de bord. Durant le trajet qui le conduisit à l'entrepôt B31, il n'avait rien perdu du spectacle qui s'offrait à lui. Les yeux écarquillés par la curiosité, il était parvenu à repérer deux Mac Donnell flambant neufs, des Cessna au nez pointu et les fameux Fairchild qui semblaient faire l'objet de tous les soins des personnels rassemblés à leur chevet. Mais comme aucun avion ne circulait dans le ciel, la base ressemblait à une ruche sans âme.
Les formalités internes furent vite expédiées et Simon fut bientôt reconduit à l'entrée du camp. Il était parvenu, en moins d'une heure, à s'acquitter de la première partie de sa mission. Il lui restait encore à livrer Eleison AFB(1), située dans la banlieue de Fairbanks. Retour vers Anchorage, mais cette fois, direction vers le nord. Il roula encore pendant une vingtaine de kilomètres avant de tenter de mettre en marche la radio du véhicule. Mais il lui fut impossible de capter la moindre émission. Le son commença par grésiller puis des "crouic, crouic" insupportables interrompus de sifflements aigus l'obligèrent à couper le son. Parfois, plusieurs stations se superposaient en une étrange cacophonie.
— Fichues radiations, pesta Simon en éteignant son poste d'un geste sec.
Lors d'une éruption solaire, les particules qui bombardent l'atmosphère ne sont pas seules responsables des troubles. Un simple hoquet de l'activité solaire, provoquant également une arrivée massive de rayons x et d'ultraviolets, suffit à perturber, voire à rendre impossibles les communications radio.
Agacé par tous ces contre-temps, Simon fit une nouvelle tentative d'appel sur son portable qu'il interrompit au premier "bip !". Dans le fond, ce n'était pas bien grave, Anna dormait probablement encore…
Il venait juste d'emprunter l'US3, la route du nord qui conduisait à Fairbanks, la ville-champignon des chercheurs d'or qui désormais, comme le reste de l'Alaska, vivait de l'or noir. Pas moins de cinq cents kilomètres le séparaient encore de sa prochaine étape. Les collègues qui s'étaient vu confier la mission de ravitailler les centres côtiers comme Cape Lisburne, Cape Roman ou Cold Bay, profiteraient sans aucun doute d'une destination fort pittoresque. Néanmoins, aucune ne pouvait présenter autant de grâce à ses yeux que celle qui lui avait été assignée. En longeant les Talkeetna Mountains et en traversant le Parc Denali, Simon allait profiter des charmes de l'un des sites les plus grandioses de l'Alaska. Et si l'on exceptait le fait qu'il n'ait pu encore prévenir Anna de sa mission, il était absolument enchanté de cette opportunité. En temps ordinaire, il devait se contenter d'assurer ses livraisons dans un rayon limité à une centaine de kilomètres de la ceinture d'Anchorage, et son travail était plutôt paisible. Ses problèmes d'arythmie cardiaque, décelés lors d'une visite médicale de routine alors qu'il exer-çait encore à Seattle, lui avaient valu un reclassement thérapeutique dans l'entreprise.
— La pile qu'on vous a posée est un nouveau modèle, issu des dernières technologies. Les tests effectués lors de sa phase expérimentale ont démontré des performances largement supérieures à celles des anciens pacemakers. Il n'en demeure pas moins qu'une exposition massive et prolongée à des variations de champs électriques ou électromagnétiques de forte intensité reste tout à fait déconseillée en raison des perturbations intempestives qu'elle peut provoquer sur son fonctionnement. Le portable ?… A utiliser uniquement à petites doses, de l'oreille droite et en le tenant écarté le plus possible de la pile.
Le service médical de l'entreprise avait pris en compte, à la lettre, les recommandations du cardiologue. Ce dernier avait mis l'accent sur le facteur de risque auquel était exposé Simon dont la tâche consistait, précisément, à la maintenance des appareils testant la résistance de nouveaux matériaux protecteurs des composants électroniques soumis, entre autres, à des variations de flux et des bombardements énergétiques dans de grands accélérateurs de particules. Simon était ainsi passé des ateliers à la distribution, abandonnant à ses collègues les cadences infernales et les horaires contraignants.
"Cette année-là avait bel et bien été l'année de tous les chambardements", constata Simon sans regret. Emploi, résidence, situation familiale… Tout y était passé. Peu après son opération, il divorçait de sa première femme, Jessie, et se faisait muter en Alaska où l'Electro Center Inc. venait de s'implanter. Depuis longtemps, il rêvait de pêche au saumon, de randonnées dans une nature primitive, de grands espaces… Cela fut bientôt chose faite. Peu après cette mutation, il fit la rencontre d'Anna dans l'un des bus bondés de touristes partis à la découverte du Parc Denali. La jeune femme à la peau sombre, alors employée dans un motel situé sur la George Roads Park Highway découvrait, comme lui, l'un des plus beaux parcs naturels des Etats-Unis. C'est dire si revoir cette région faisait chaud au cœur de Simon. Aux premiers temps de leur rencontre, lui et Anna partaient volontiers en week-end explorer ses beautés sauvages. Il connaissait donc parfaitement cette route qui, autrefois, avait permis de relier la ville de l'or à Anchorage, son port d'acheminement. Jusqu'à Talkeetna, les paysages assez plats offraient des prairies recouvertes de fleurs mauves, des bosquets de maigres bouleaux et des lacs immenses couleur émeraude dans un enchevêtrement monstrueux de pipelines. En cette saison et à cette altitude, les températures voisinant volontiers les vingt degrés avaient fait fondre pour quelques mois la neige et la glace… Mais tout changeait brutalement lorsque surgissaient de part et d'autre de la route droite et bien goudronnée les montagnes colossales. A chaque fois, Simon éprouvait à leur vue la même impression bizarre qui lui nouait le creux de l'estomac. La Nature, en ces lieux trop grandiose et trop austère, paraissait paradoxalement hostile à l'Homme…
Plongé dans ses pensées, Simon parcourut ainsi plusieurs centaines de kilomètres. La circulation, bien que ralentie par les imposants camions chargés de grumes, restait fluide. La forêt était désormais omniprésente. Il était presque onze heures quand le livreur de l'ECI distingua, au loin et sur sa gauche, le sommet le plus haut du continent nord-américain. Emergeant d'un décor dantesque, le mont Mac Kinley dressait fièrement ses flancs abrupts noyés dans les brumes à plus de six mille mètres. L'atmosphère était devenue subitement humide et fraîche et bientôt, de grosses gouttes de pluie s'écrasèrent sur le pare-brise du Roader souillé de cadavres d'insectes. Rempli d'admiration et de respect, comme s'il le découvrait pour la première fois, Simon tentait de percer les secrets de ce paysage cyclopéen. Il scrutait les vallons ombragés parsemés de maigres pins noirs, d'épinettes et de trembles, à la recherche d'animaux sauvages. De nombreux panneaux mettaient en effet les conducteurs en garde contre la présence intempestive des ours, élans ou caribous pouvant entraver les couloirs de circulation. Les pancartes "Ne pas nourrir", "Ne pas sortir de votre véhicule" visaient évidemment les ours dont les réactions pouvaient être dangereuses. Simon savait qu'il avait fort peu de chance d'apercevoir les fameux grizzlis. Néanmoins, à sa grande surprise, il en découvrit un, solitaire, occupé à dévorer une charogne sur le bas-côté de la route. Pour le reste, il dut se contenter de la présence de quelques moutons à cornes accrochés aux premières pentes et de la multitude d'écureuils qui traversaient la route comme des feux follets, la queue en panache.
Les gargouillis répétés de son estomac lui rappelant bruyamment qu'il n'avait rien avalé depuis l'aube, Simon décida de dépasser Hurricane, puis il se mit à la recherche d'un endroit pour déjeuner. Désireux de connaître les dernières informations, il alluma de nouveau son poste de radio. En vain : il ne capta qu'un brouillage inaudible, comme s'il passait en permanence sous une ligne à haute tension.
— Pas drôle… marmonna-t-il, frustré par cette situation d'incertitude.
Il aurait bien aimé savoir ce qu'il était advenu, notamment, de l'escadron d'Elmendorf… Les circonstances de cette mystérieuse disparition, propres à nourrir l'imaginaire collectif, lui rappelaient par trop le triangle des Bermudes.
Juste avant Healy, il décida de s'arrêter à une gas-station. Là il fit le plein, ravi de voir que les pompes fonctionnaient. Après avoir réglé sa note, il entra dans une cabine pour téléphoner à sa femme.
Par chance, Anna venait juste de se lever. Il la rassura, lui décrivit l'ours, lui promit d'être de retour avant la fin de la journée. Il la questionna avec empressement sur la situation à Anchorage. Anna lui raconta que l'électricité avait été rétablie un court moment avant d'être coupée à nouveau.
— Ne prends surtout pas l'ascenseur, chérie, lui rappela-t-il avec sollicitude.
Il lui promit encore de l'appeler sur le chemin du retour avant de raccrocher. Enfin rassuré d'avoir pu la joindre, il décida de s'offrir une pause au self où il commanda un hamburger-frites et un café serré.
A la table voisine, des routiers parlaient de la pagaille générale que la panne avait déclenchée un peu partout, tandis que la télé diffusait les images neigeuses des scènes de pillages nocturnes dans les centres urbains.
Au comptoir, un grand type à chapeau, juché sur un tabouret, racontait les heures passées dans un ascenseur, les secours débordés. C'est ainsi que Simon apprit que la panne avait touché - à 23 heures 08 précises - l'ensemble du grand nord américain.
— On capte mal depuis ce matin, râla la patronne en apportant le café brûlant. Si on a du courant, c'est grâce à notre groupe, sinon, ici on peut toujours attendre…
Dans la salle, le ton monta d'un cran lorsque le téléviseur cessa brutalement de transmettre le son. Qui de rappeler alors les catastrophes écologiques ayant déjà frappé l'Alaska comme le naufrage de l'Exxon Valdez(1), l'éruption du Mont Spur qui avait recouvert Anchorage de onze centimètres de cendres chaudes, le grand feu de forêt ayant ravagé le secteur de Big Lake. Abordant les causes de cette panne générale, d'autres évoquèrent les OVNI avant de supputer sur un possible coup de génie informatique des Coréens.
Bercé par le ron-ron des conversations, Simon ne s'était pas rendu compte qu'il était en train de piquer du nez dans son café. Le bras d'un costaud qui le secouait le fit sortir de sa torpeur au milieu de l'hilarité générale. Il lui fallut quelques secondes avant de reprendre complètement ses esprits. Il se sentait comme frappé d'une étrange somnolence. Un tressaillement anormal de son cœur le figea, tandis qu'il portait sa tasse de café à ses lèvres. Il sentit alors avec stupeur un fluide glacial circuler lentement dans ses veines pendant que son front se couvrait d'une sueur moite. Ses yeux s'embuèrent d'effroi.
Putain ! Son cœur n'allait pas se mettre à dérailler, lui aussi ! Il se contraignit au calme, tandis que les palpitations, loin de diminuer, battaient la chamade dans sa cage thoracique. Du calme… Patience, Simon. Ce n'est qu'un incident. Ta pile va rétablir la situation. C'est son job…
Il poussa un soupir de soulagement quand, au bout de quelques minutes qui lui parurent insupportables, la situation revint à peu près à la normale. Il avala son café d'un trait, persuadé que la caféine allait le tirer de la torpeur paralysante qui tentait de le submerger à nouveau. Il réclama sa note qu'il régla sans même attendre la monnaie, tant il était pressé de se retrouver à l'extérieur. Sur le parking, il inspira une longue bouffée d'air frais avant de reprendre le volant du Roader. Il secoua en vain sa montre qui s'était à nouveau arrêtée. Il ne lui restait guère plus de deux cent cinquante kilomètres à parcourir pour parvenir à Eleison AFB. Si, d'ici-là, ses symptômes persistaient encore, il tâcherait de prendre le temps de consulter un médecin. En attendant, mieux valait ne pas trop s'affoler. Rester calme. Gérer les situations de stress, afin d'éviter de trop solliciter la pile… Mais c'était surtout cette incroyable torpeur qui l'inquiétait le plus. Il allait devoir être particulièrement vigilant, une fois sur la route. Pour lui, s'endormir au volant était bien la chose la plus bête au monde.
Browne, Nenana… Il allait bientôt quitter la montagne pour la vallée de la Tenana qu'il devinait au loin, serpentant dans la trouée brumeuse que dégageaient enfin les montagnes. Pour lutter contre la somnolence qui lui faisait pencher trop souvent la tête vers le volant, il ouvrit au large la fenêtre. L'air frais et piquant qui lui fouetta le visage lui fit penser tout d'abord qu'il allait gagner la partie. Mais bientôt la torpeur revint, accablante, et son cœur tressaillit à nouveau bizarrement dans sa poitrine, à l'instant-même où les chiffres de l'horloge du tableau de bord se mettaient à défiler à toute vitesse. Comme son malaise empirait, Simon décida d'arrêter le fourgon sur la première aire de pique-nique qui se signala à lui sous la forme d'un panneau indiquant des cabanes aménagées en rondins. Les jambes molles et la démarche hésitante, il descendit du Roader avec précaution avant de s'engager sur un petit sentier qui conduisait à un sous-bois ombrageux. Les moustiques, nombreux en cette saison, voltigeaient autour de lui en nuées obstinées qu'il chassait d'un geste las. Marcher. Lentement, calmement, afin de redonner à son cœur qui s'affolait de manière anormale un rythme plus paisible, une cadence presque régulière. Que fichait sa pile, bon Dieu ! L'exercice, se répétait-il, conjugué à l'air frais, devait nécessairement le maintenir éveillé. Au bout d'un moment, son cœur lui sembla plus calme. Mais cela ne suffit pas à le réconforter. Bip. Bip !… Son portable ne lui serait, décidément d'aucun secours. D'ailleurs, sur qui compter dans cet endroit désert où la circulation s'était considérablement raréfiée ? Il n'aurait même pas pu indiquer exactement à quel endroit il se trouvait… Peut-être serait-il plus prudent de rebrousser chemin et de héler le premier véhicule qui se présenterait ? Il avait beau se dire que ce n'était pas raisonnable de s'enfoncer dans la forêt, comme ça, à l'aveuglette, il n'en continua pas moins à avancer. Droit devant lui. Butant dans les racines enchevêtrées, comme si quelque chose d'irrésistible l'attirait là-bas, avec la force d'un aimant. Allez, Simon, tu ne vas pas paniquer. Tout va rentrer dans l'ordre. Quand cela ira mieux, il reprendra tranquillement la route et, par précaution, il consultera un médecin à Fairbanks, avant de rentrer à Anchorage. La clarté rougeoyante l'obligea à lever les yeux. Il lui semblait être arrivé au bout du monde. Sans qu'il en ait pris conscience, ses pas l'avaient conduit à une vaste clairière qui surplombait en abrupt une vallée d'où montait une brume légèrement teintée de pourpre. Il s'en approcha lentement, fasciné par cette étrange apparition. Il était dans un état de semi-conscience lorsqu'il parvint au terme de son voyage.
Il ne parut même pas surpris par l'incroyable spectacle qu'il découvrit à ses pieds. Pour tout dire, depuis la veille où tout semblait avoir basculé, il pressentait confusément ce genre de choses…
Elle était là, telle qu'il se l'était imaginée depuis qu'il l'avait aperçue de sa fenêtre avec Anna. Enorme, fascinante, inquiétante… Bizarrement, il éprouvait la désagréable impression qu'elle l'attendait depuis longtemps. Comme une bête immonde satisfaite d'avoir été, enfin, découverte. Luttant contre l'irrésistible vertige, il accomplit les derniers pas qu'il lui était encore possible de faire sans tomber dans le vide. L'énorme masse de gelée translucide qui, la nuit passée, progressait lentement du fond de l'horizon, semblait s'être rassemblée tout entière dans le pittoresque vallon qu'elle avait pratiquement englouti, sur des kilomètres, telle une gigantesque coulée magmatique sans chaleur. Elle exhalait des poches de luminescence semblables à de grosses bulles de savon qui éclataient silencieusement autour de lui en de larges traînées de brume sanguinolente. Simon se sentait pris au piège. Il n'avait même plus le courage de lutter contre l'irrésistible force d'attraction physique que cette matière inconnue exerçait sur lui… C'est alors que, mû par une sorte d'élan mystique venu du fond des âges, il leva les yeux vers le ciel, le visage transfiguré par une joie brutale et primitive. Parvenue dans l'éther en drapés vaporeux, la brume rosâtre y avait déroulé de longues écharpes irisées qui dansaient comme une farandole. Simon ignorait que l'on pût assister à une aurore en plein jour. Mais celle-ci n'était pas comme les autres. Elle vibrait au moindre souffle et Simon aurait juré qu'il s'en échappait, par moment, des éclats de rire cristallins.
Ainsi, la légende des Inuit de Greenland disait vrai, se surprit-il à penser, émerveillé. Il faudrait qu'il raconte à Anna ce qu'il avait vu ici, dans le vallon. Enfin apaisé, il ferma les yeux et s'affaissa lentement sur lui-même, emporté par la vague énorme et rouge qui l'avait rejoint.
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