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Get Out

De Jordan Peele

Rose Armitage (Allison Williams) décide d’emmener pour quelques jours son petit ami afro-américain, Chris (Daniel Kaluuya), dans la somptueuse maison de ses parents. Les parents de Rose, Dean (Bradley Whitford), neurochirurgien, et Missy (Catherine Keener), psychothérapeute, riches patriciens wasp, démocrates, cultivés, accueillent Chris avec bienveillance, apparemment indifférents à sa couleur de peau.

Un jeune noir marche seul dans une rue déserte d’un quartier résidentiel. Des années de films d’épouvante nous ont appris que les psychopathes adorent y rôder. Evidemment, il est sans coup férir assailli, assommé, embarqué et ce n’est que beaucoup plus tard que nous apprendrons ce qui lui est advenu. Cette scène pose d’emblée la cruelle vérité américaine actuelle, rien n’est plus dangereux pour un jeune noir que de déambuler seul, de nuit, dans un quartier blanc des Etats-Unis. C’est au tour de Chris, brillamment interprété par Daniel Kaluuya, de s’inquiéter de l’accueil dans la famille de Rose. La très convaincante Allison Williams le rassure aussitôt, "Il n’y a pas plus tolérants qu’eux". Bien sûr, rien ne va se dérouler comme prévu. Il y a cinquante ans, au plus fort de la lutte pour les droits civiques, avec " Devine qui vient dîner ce soir?", Stanley Kramer rappelait à la soi-disant Amérique tolérante son racisme latent et son doucereux mépris des autres camouflés sous les ors de la bourgeoisie libérale. Il y prônait un antiracisme aseptisé et sage. Jordan Peele use de boulets rouges et utilise les conventions du cinéma de l’angoisse pour concocter une sagace métaphore politique.

Tout le film est une lente et inexorable montée, plus efficace que subtile, vers une prévisible situation paroxystique dont on est loin de deviner toutes les péripéties. Dès le début de l’action, les sons grinçants, la musique de circonstance, les petits signes avant-coureurs, les regards inquisiteurs des uns, les sous-entendus, sourires coincés ou messes basses des autres tendent de plus en plus l’atmosphère. De plus en plus inquiétants, les incidents se multiplient, le malaise s’installe dans cette famille trop accueillante pour être honnête. Nos questions s’accumulent mais ne nous permettent pas de découvrir l’inimaginable. Un cri venu du fond des tripes résonne comme un sauve-qui-peut. "Get out", fout le camp !, hurle un noir possédé à la face de Chris, dans une scène-clé de l’incroyable film de Jordan Peele. Se sauver, mais pour aller où ? Pour les descendants d’esclaves, pour les sans-grades, il n’existe guère de refuge, même l’esprit a perdu son droit d’asile. C’est ainsi que le réalisateur, maniant habilement le film d’horreur, le thriller et la comédie acerbe, parvient à soutenir l’attention du spectateur et à lui rendre plus que crédible ce qu’il déroule sous ses yeux terrifiés. Si son film n’atteint jamais les sommets de ce genre de films, il n’en reste pas moins qu’il réussit à maintenir suspense et intérêt.

En retour, il ose mettre sur le tapis les rêves délirants des prophètes d’immortalité, de bionique, de greffes hétérotrophes et autres élucubrations souhaitées par de riches ploutocrates gonflés à l’égoïsme forcené. Ces nantis n’acceptent-ils pas aujourd’hui toutes les vilenies et compromissions pour obtenir quelques années de survie supplémentaires au mépris de centaines d’exclus qui auront, au mieux pour une bouchée de pain s’ils n’y laissent pas leur vie, offert un organe. Du simple racisme, Jordan Peele expose les redoutables mécanismes, les processus pervers qui séparent l’humanité en deux groupes.

Dans ce film, tout se noue et se dénoue autour du regard et chacun de ceux des protagonistes est fort éloquent.

Michel Tellier

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