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Money

De Gela Babluani

Danis (George Babluani) et Eric (Vincent Rottiers), vivotent de petits boulots sur les docks du Havre. Alexandra (Charlotte Van Bervesselès), sœur d’Éric, serveuse dans un bar, est témoin d’une remise de valise emplie de billets. Elle décide de suivre son porteur avant de convaincre Eric et Danis que cet argent pourrait modifier leur existence. Ils décident de braquer son propriétaire.

Money, quatrième long-métrage du franco-géorgien Gela Babluani, est un parfait film noir au scénario d'une exceptionnelle densité. Il ressemble, à s’y méprendre, en respectant la règle des trois unités, de lieu, de temps et d’action, à l’archétype de la tragédie classique dans laquelle on voit les héros subir l’implacable main d’un aveugle destin. Le réalisateur s’intéresse au sort de quelques personnes peu scrupuleuses aveuglées par une tentation sans borne pour l’argent, ce qui les conduit aux portes d’un irréversible désastre. Usant de décors naturels, de moyens très réduits, évitant toute sophistication, cette sobre mise en scène met en valeur tant l’argument du film que le jeu précis des acteurs. Aucune fausse note n’est à signaler. Le Havre devient le spectaculaire cadre symbolisant les ravages d’une libérale mondialisation. Le jeune immigrant serbe, veuf, étranglé par le racket d'un malfrat local de cette banlieue dévastée, tout comme ses deux amis, voit dans ce braquage apparemment aisé une chance de sortir de son enfer de médiocrité. Pourtant, comme dans un jeu de quilles, ils vont vite découvrir qu’ils sont devenus les jouets du hasard au travers de situations de plus en plus complexes qui les amèneront à "dépendre" (de) Mercier (Louis-Do de Lencquesaing), leur victime. Au fur et à mesure de la progression de l’intrigue et de l’entrée en scène de nouveaux personnages, la situation se compliquant, les liens d’amitiés vont exploser, chacun devant assumer les conséquences de ses actes. Au jeu du chat et de la souris, le piège se referme sur eux, transformant leur nuit en enfer.

Dans ce film, tous les acteurs sont remarquables de réalisme, de charisme et quelques plans suffisent pour dépeindre des malfrats réellement menaçants. Louis-Do de Lencquesaing incarne avec un naturel parfait un arrogant notable corrompu, Benoît Magimel, bien que relégué à un second rôle, assure une brillante interprétation sous les traits d’un discret tueur nettoyeur, Vincent Rottiers, abonné au rôle de petit voyou, nourrit son personnage pathétique mais irréfléchi d’une attachante authenticité.

Comment ne pas trouver ces trois jeunes sympathiques ? Certes, ils n’usent pas de la voie la plus honnête mais leur énergie pour sortir de leur carcan de misère et offrir une vie décente à leur famille nous paraît plus acceptable que la voie suivie par des truands profitant des pauvres ou que celle du politicien corrompu s’accoquinant avec la pègre internationale. Voler un truand, est-ce du vol ? Alors, sans basculer dans le cynisme ou l’arrogance, sans verser dans le moralisme, usant de la violence avec économie, Gela Babluani décrit comment chacun déploie des trésors d’une cupide inventivité afin de finir vainqueur d’une lutte inégale.

Ce film, bien rythmé, riche en rebondissements, nous rappelle que si l’argent n’a pas d’odeur, il sait rendre fous riches ou pauvres.

Michel Tellier

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