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Le 15h17 pour Paris

De Clint Eastwood

Vendredi 21 août 2015, à 15h17, un Thalys s’élance de la gare d’Amsterdam vers Paris. A son bord, plusieurs centaines de passagers dont Alek Skarlatos, Anthony Sadler et Spencer Stone. Ces trois jeunes américains découvrent l’Europe.

Quatre ans après "American Sniper", deux ans après "Sully", n’ayant crainte d’embrasser l’actualité brûlante, Clint Eastwood porte une nouvelle fois à l’écran une histoire vraie. Pierre Lazareff disait que seuls les trains qui déraillent intéressent le public. Pourtant, ici, grâce à la maestria d’un réalisateur qui nous offre un film d’un réalisme quasi documentaire, la plupart des protagonistes de cet évènement interprétant leur propre rôle, Clint Eastwood reconstitue l’attaque du Thalys Amsterdam-Paris en misant sur l’inefficacité dramatique parfaitement maîtrisée. Chacun des spectateurs n’a pas oublié le déroulement de ce fait divers récent, son issue heureuse, il n’y a donc aucun suspense prévisible dans ce huis-clos, fort bref au demeurant. Par nécessité, il ne faut guère s’attendre à du spectaculaire. Aussi, pour s’épargner un inutile suspense, le réalisateur, prenant le risque de dérouter le spectateur, pour nous offrir une minutieuse reconstitution de l’attaque par cet islamiste fou furieux, prend le parti de la quotidienneté et nous précise les détails les plus anodins.

Du nouvel opus de son œuvre, Clint Eastwood fait, avec une grande sobriété de la mise en scène, le parfait anti-film de superhéros. Il propose aux principaux protagonistes de jouer leur propre rôle, pari risqué, aucun n’étant comédien. Cela va contribuer à l’authenticité de cette narration sur des gens ordinaires qui font des choses exceptionnelles. Ils étaient seulement au mauvais endroit, au mauvais moment, et voulaient seulement survivre. Alors, il s’attache à reconstituer leur parcours, leur enfance, leur adolescence, leur scolarité difficile, leur amitié inébranlable, toute la série d’improbables événements les menant, depuis des années, au cercle rouge de cette terrible épreuve. Bref, toute cette genèse qui leur a fourni cette force inouïe leur permettant de réagir dans ce moment si crucial.

Si le film séduit, c’est que, brisant les canons du film de genre, il dresse un touchant portrait de ces trois héros bien ordinaires. Pas spécialement doués, leur scolarité ayant connu plus de bas que de haut, leur réussite professionnelle étant plutôt mitigée, il nous brosse Anthony Sadler comme un intellectuel quelque peu irrespectueux, dessine Alek Skarlatos en simple américain moyen et présente Spencer Stone en un complexé rêvant d’aider, de sauver, sans doute afin de compenser les humiliations trop souvent vécues dans sa jeunesse. On ne peut guère mieux faire pour casser les idées reçues sur les protagonistes de cet événement. Sans rien nous cacher, on nous les montre un peu chanceux, guidés par une bonne étoile mais sachant mettre à profit leur ténacité, leur générosité.

Ce drame intimiste, questionnant la notion d'héroïsme, doit être considéré comme une leçon de civisme, de morale. Il nous renvoie à nos propres interrogations. Qu’aurions-nous fait à la place de ces trois amis ? Aurions-nous détalé ? Aurions-nous accompli une action téméraire ? La finesse du réalisateur est de nous faire comprendre qu’il n’y a pas de profil type du sauveur, que chacun d’entre nous est responsable de son propre destin. Toute cette histoire nous hurle, en cas de danger, agissez, faites face.

S’emparant de cette histoire bien réelle, célébrant l'héroïsme, le patriotisme, l’amitié et le courage, Clint Eastwood poursuit avec efficacité son exaltation du héros ordinaire. Enfin, il nous conforte dans la certitude que l’amour des autres, fut-il sous-tendu par une religion, sera toujours plus fort que la haine en prenant une autre comme alibi.

Michel Tellier

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