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Au Revoir Là-Haut

d'Albert Dupontel

Novembre 2018, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle (Laurent Lafitte) parvient à lancer une dernière offensive. Un de ses hommes, Albert Maillard (Albert Dupontel) y est témoin d'un crime. Edouard Péricourt (Nahuel Perez Biscayart) le sauve d’une mort atroce mais est grièvement blessé. Au sortir de la guerre, liés par le destin, le premier, chômeur, fait croire à la mort du second et organise avec lui une juteuse arnaque afin de survivre.

Avec un sens inné du cadre, Albert Dupontel adapte le très touffu Prix Goncourt 2013 de Pierre Lemaître en un long flash-back picaresque qui file comme un cheval au galop. Restituant l’époque avec une image élégamment travaillée, sculptant avec inventivité sa mise en scène, donnant tout ce qu’il faut de virtuosité à son film, il offre à cette tragédie burlesque aux multiples rebondissements un écrin efficace et touchant. Haletant, il est, Albert Dupontel-Maillard nous prévient dès le début ce prenant retour en arrière :"c'est une longue histoire compliquée". Afin de rendre son adaptation plus percutante de vérité, le réalisateur fignole dans le moindre détail les scènes pour entrer dans un univers à la fois poétique, comme a pu le faire Jean-Pierre Jeunet, avec tout un travail sur la lumière et la texture au point qu’on croirait retrouver le velouté des lumichromes du début du vingtième siècle, et foisonnant de précision dans les détails rendant cet univers aussi richement pathétique et pétillant d’un burlesque insensé. S’il n’y a qu’une scène de combat, sa violence est une des plus stupéfiantes jamais vues sur les tranchées. Sa reconstitution du Paris de la Belle Epoque est empreinte du suspense d’un Eugène Sue. Enfin, les scènes les plus intimistes sont confondantes d’émotions qu’on croyait réservées au mélodrame populaire.

Comme dans un roman-feuilleton, les héros brisés, le suave salaud qu’on adore haïr, les nombreux personnages secondaires très typés tel Joseph Merlin, l’incorruptible rond-de-cuir obstiné incarné par Michel Vuillermoz, ce film balaie tous les archétypes sociaux en s’appuyant sur d’excellents acteurs. Alors qu’il joue un rôle quasi-muet, Nahuel Perez Biscayart réussit à exister derrières ses masques exubérants. Fils rebelle de bonne famille rejeté par son père, fantasque dessinateur de talent, devenu un héros au prix de sa défiguration par un éclat d’obus faisant de lui une Gueule Cassée, condamné à une mort sociale, le personnage d’Edouard Péricourt devient vivant par toute la palette de sentiments que Nahuel Perez Biscayart réussit à faire passer par son regard, ses borborygmes et sa gestuelle. Albert Dupontel retrouve en Albert Maillard son rôle de naïf au grand cœur, traumatisé devenu paranoïaque, maladroit bouleversant. Laurent Lafitte incarne merveilleusement l’arriviste aristocrate Henri d’Aulnay-Pradelle, tyran au feu, profiteur après-guerre, adorable méchant délicieusement truculent et tout à fait détestable. Niels Arestrup, en interprétant l’industriel Marcel Péricourt, crée une émotion inattendue en parlant comme tout père souhaiterait le faire.

Démobilisés, alors que la France n’a rien préparé pour ces soldats revenus du front, pour ces milliers de Gueules Cassées, amers, Albert et Édouard tentent de se venger de cette ingratitude en s’appuyant sur la valeur en vogue du moment : le patriotisme, avec une idée folle, l’arnaque aux monuments aux morts, entreprise aussi surprenante que risquée. Si cette escroquerie est inventée par l'auteur, celle du trafic des cercueils par le lieutenant Pradelle se base sur une réalité historique. L’anarchisme de Dupontel s’en donne à cœur joie pour dénoncer, au cours de cette intrigue à rebondissements multiples, le carnage inutile de la guerre, les ravages du patriotisme, la puissance de la banque, le cynisme des nantis, la corruption d'un système qui en tire profit, et en fait un élégant pamphlet bien d’actualité. En cela, la fête décadente dans un luxueux hôtel tourne au jeu de massacre antibourgeois. Pourtant, pour le réalisateur, la virulence politique va de pair avec profonde affection pour les marginaux.

Mêlant comédie, tragédie, créativité, émotion, aventure, humour, Albert Dupontel signe un grand film populaire et spectaculaire.

Michel Tellier

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