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Everybody knows

D'Asghar Farhadi

Laura (Penélope Cruz) revient avec ses enfants dans son village natal d’Espagne pour le mariage de sa sœur. Cette simple réunion de famille va se trouver bouleversée par des événements imprévus faisant resurgir un passé enfoui depuis des années.

Un magistral prologue entièrement muet, bien que ponctué de bruits familiers, se référant à la scène du clocher du Vertigo d’Alfred Hitchcock, se veut annonciateur d’une mystérieuse angoisse sous-jacente. Dans la séquence suivante, une main gantée découpe des articles de presse consacrés à un fait divers sordide… le romantisme devient indissociable du crime. On peut même y voir des ressemblances, fortuites, avec un tragique évènement de ce début d’année. Il se veut introduire un long préambule au mariage qui va se dérouler dans un village viticole de la Mancha. Usant d’une belle lumière et de couleurs qu’on croirait sorties d’un tableau de Vermeer, Asghar Farhadi nous brosse à grands traits, alliant futilités et détails anodins, les chaleureuses retrouvailles de Laura avec sa famille et avec Paco (Javier Bardem), son ami de jeunesse. Le spectateur appréciera l’efficacité narrative de ces scènes d’exposition. Quelques discussions banales en apparence, quelques regards échangés lui suffisent pour insuffler des liens entre les nombreux personnages. L’impressionnante séquence du mariage ne manquera pas de rappeler l’immense scène de bal du Guépard de Visconti. Fluidité d’une caméra toujours en mouvement, corps, rires, chants des invités à la noce magnifiés, clairs-obscurs impressionnants. Tout est fait pour rendre cet instant éternel. C’est alors qu’un drame va bouleverser la nuit. La fille de Laura n’est plus dans sa chambre. Chacun se questionne, chacun doit faire face à ses responsabilités. Est-elle partie avec son petit ami, a-t’elle fugué, est-ce un enlèvement, un pseudo-rapt ? Laura est éperdue.

Farhadi reste fidèle à son univers et montre comment un événement imprévu peut révéler à chacun ses failles intimes. Comment, en de telles circonstances, les non-dits, les secrets trop longtemps cachés précipitent la crise au sein de couples déjà désunis. Il détaille avec minutie la remontée de diverses rancœurs remontant à la surface, les turpitudes et libéralités de l’aïeul, les cachoteries des uns, les sournoiseries des autres. S’instaure alors un fort suspense reposant sur l’importance de la somme à réunir rapidement. Certes, le réalisateur prend son temps pour développer cet enjeu dramatique, multipliant les rebondissements un peu forcés, les situations trop démonstratives. Il nous offre aussi au passage de beaux moments de cinéma telle cette altercation désespérée entre Paco et Bea (Bárbara Lennie) à propos du vignoble qu’ils risquent bientôt de perdre…

Asghar Farhadi nous prouve aussi qu’il est un grand directeur d’acteurs. Son casting réunit le gratin du cinéma espagnol. On saluera Ricardo Darín qui, par sa démarche alourdie par le chagrin, par son regard empli de détresse, rend bouleversant le personnage d’Alejandro. On appréciera l’impeccable interprétation tout en nuances de Javier Bardem dans son rôle de viticulteur au bon sens paysan pris au piège d’une situation qu’il pensait pouvoir contrôler. On regrettera pourtant que Pénélope Cruz soit cantonnée à interpréter une mater dolorosa un peu fade. On retiendra que les maisons ont des yeux, que chacun sait … un morceau de la vérité.

Si ce film n’est jamais très loin des romans noirs américains, il reste sans conteste une belle démonstration de maîtrise du septième art.

Michel Tellier

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