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Pentagone Papers

De Steven Spielberg

Katharine Graham (Meryl Streep) est directrice de la publication du Washington Post, Ben Bradlee (Tom Hanks) son rédacteur en chef. Afin de combler leur retard face au New York Times, il leur faut de l’argent frais et des scoops. Une entrée en bourse et un faux pas de l’administration apporteront l’aide dont ils ont besoin.

Depuis 1974, Steven Spielberg alterne films de fond à budget restreint et blockbusters aux dépenses pharaoniques, les uns compensant les autres. Aujourd’hui, il nous propose un film du premier genre dans lequel, remontant des limbes une vieille affaire, il tente de faire de nombreux parallèles avec l’actualité, réussissant plusieurs films en un seul. Steven Spielberg situe son film en 1971, année où Daniel Ellsberg, modeste employé de la Rand, donne au Times puis au Post des copies d’un document secret-défense concernant la guerre du Viêtnam. Pour Ben Bradlee, le coriace rédacteur en chef du Post, pouvoir ainsi contrer un journal d’audience nationale et devenir ainsi le chevalier blanc luttant contre gouvernement et Cour Suprême est une aubaine. Pour Katharine Graham, héritière de son défunt mari, c’est un moyen d’affirmer sa poigne en muselant un intimidant conseil d’administration exclusivement mâle et ainsi, en prenant les rênes d’une entreprise cotée en bourse, de devenir la première directrice de journal de l’histoire. Dans ce jeu de recherche du pouvoir, chaque scène ou presque est un morceau de bravoure, chaque action risquant d’avoir de graves conséquences pour chacun des acteurs. Ce film est aussi un hommage à l’histoire du cinéma en rappelant à nos mémoires, avec le staccato des machines à écrire, l’atmosphère effervescente et enfumée de la salle de rédaction, le film d’Alan J. Pakula, Les Hommes du Président, film qui décortiquait si brillamment l’affaire du Watergate. En usant du style sec, nerveux, il rend aussi hommage au quatrième pouvoir, celui des médias, de la presse et du cinéma, dans leur apparent combat pour la défense de la démocratie et contre le pouvoir abusif d’une administration sournoise, actualisant en arrière-plan la lutte contre l’actuel président Trump. En donnant courage et autorité à Kay Graham, avec une étonnante douceur, Meryl Streep offre à cette veuve mondaine un statut de précurseur dans le féminisme. Pourtant, ce sera Sarah Catherine Paulson, Tony Bradlee, effacée mais lucide, qui nous fournira, lors d’une merveilleuse tirade, le plus beau portrait explicatif de la patronne de son mari. Face à elles, en brossant pour Bradlee le portrait d’un incorruptible dur à cuire gouailleur, Tom Hanks est très convaincant.

Bien évidemment, plusieurs idées fortes sont évoquées, appelant à l’aide démocratie, constitution et amendements. La place du journaliste est rappelée en étalant l’éventail des attitudes, d’une presse servile, du cirage de bottes au renvoi d’ascenseur, ne parlant que de l’aspect clinquant du pouvoir, à une presse engagée, investiguant, enquêtant, refusant l’obséquiosité, défendant le droit du lecteur à l’information, défendant ses sources. La liberté de la presse tient à ce statut, et à celui d’un journal libre des contraintes d’actionnaires, de publier pour que le public puisse s’informer et juger. De beaux dialogues émaillés de piques et de saillies croustillantes nous permettent de rêver encore à celle-ci. Est aussi soulevé le rôle des élus, particulièrement ceux qui sont au pouvoir. Ont-ils tous les pouvoirs, doivent-ils même en avoir ? Entre profiteurs, corrupteurs, corrompus, manipulateurs, prosélytes, y a-t-il une place pour les altruistes ?, pour ceux qui œuvrent au mieux pour leur pays ? Quelle doit-être la place du parlement dans le fonctionnement de la démocratie ? La diplomatie doit-elle-être étalée sur la place publique ou peut-elle s’accorder avec un secret évitant les remous d’une opinion trop souvent versatile ? Derrière ce film, on sent sourdre un très contemporain plaidoyer en faveur d’un contre-pouvoir indépendant et fort. Pour poursuivre utilement ce film, je vous conseille une relecture du Prince.

Tout en étant fort captivant, on se rappellera que cet évènement fut une tempête dans un verre d’eau et que seules les dernières secondes du film pointent sur le vrai cyclone qui balaya un président. Par contre, est-il urgent de voir cette œuvre ?, ne vaut-il-pas mieux patienter pour l’option VOD ?

Michel Tellier

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